Homélie

« Le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous » (Jn 1, 1-18)

Si les médias modernes avaient existé à l’époque de la naissance de Jésus – les journaux, la télévision, la radio, internet, twitter, facebook – comment la nuit de Noël aurait-elle été relayée ? Quels titres et quels messages auraient été transmis ?

Je me permets d’imaginer les titres de ces médias… en m’amusant un peu :

– La Meuse :  Elle accouche dans une étable, les voisins ne se doutaient de rien
– Le Soir :  Crise du logement à Bethléem : le Gouvernement prévoit de nouvelles mesures
– L’Avenir :  Un touriste namurois rentre de Bethléem : il témoigne
– La RTBF : Émission spéciale : le mythe de Noël, symbole des discriminations de genre ?
– La Libre Belgique :  Gabriel Ringlet commente une naissance originale
– RTL-Tvi :  Notre grand sondage : qu’auriez-vous fait à leur place ?
– Paris-Match :  De nouvelles révélations : l’enfant ne serait pas de lui !
– Arte :  Soirée thématique : Le roi Hérode, bâtisseur d’un royaume moderne
etc…

Je pourrais m’amuser longtemps encore… Mais je pense que personne n’aurait titré : “Le Verbe s’est fait chair”, ou “Il a habité parmi nous”. Il faut s’appeler saint Jean ou être l’auteur du quatrième évangile pour s’exprimer ainsi et, avant tout, pour voir ce que les autres n’ont pas vu.

Car l’évangile de Jean, dont le prologue est proclamé en ce jour de Noël, prend de la hauteur là où, bien souvent, on reste au niveau du plancher des vaches, littéralement dans l’étable de Bethléem. L’évangile de Jean n’est en rien contraire aux récits de la naissance de Jésus, mais il parle autrement, il voit plus largement, il élève le regard.

En ces temps particuliers où nous devons, contraints et forcés, fêter Noël différemment, peut-être est-il bienvenu de regarder Noël autrement. D’élargir nos perspectives, comme Jean le propose intelligemment.

Nous savons que Joseph et Marie, cette nuit-là, n’ont pas trouvé d’endroit où loger à Bethléem. Saint Luc écrit : “Il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune” (Lc 2,7). Tout commence par une fermeture, un rejet, une indifférence. Une porte close. Et saint Jean choisit alors d’écrire, en son prologue : “Il était dans le monde, mais le monde ne l’a pas reconnu (…). Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas reçu”. (Jn 1,10-11). Le manque de place à Bethléem, ce soir-là, n’est pas un incident anecdotique. Il s’agit de la description, réaliste et sombre, de notre propre fermeture, de l’indifférence du monde. Alors même que les besoins de fraternité, de sens, d’espérance, semblent plus criants aujourd’hui que jamais, il est saisissant de voir comment Dieu est laissé dehors, exclu d’un monde confiné. Il est non-essentiel, disent ensemble les gouvernants et leurs assistants médiatiques. Il est de l’ordre du privé. Et beaucoup se satisfont de cette fausse vérité. C’est plus douloureux encore quand “les siens”, comme dit saint Jean, se ferment à lui…

Les évangiles dépeignent la scène, si touchante, de la nativité. Luc écrit : “Elle mit au monde son fils premier-né ; elle l’emmaillota et le coucha dans une mangeoire” (Lc 2,7). C’est un enfant, du latin in-fans, celui qui ne parle pas encore, même s’il crie peut-être ou sourit déjà. Nous nous laissons émouvoir par le nouveau-né, en une scène de vie familiale si belle et réconfortante, chaleureuse. Au retour, les bergers raconteront, écrit encore saint Luc, “ce qui leur avait été annoncé au sujet de cet enfant” (Lc 2,17). Ils parleront de cet enfant. Saint Jean choisit, lui, d’écrire plutôt ceci : “Et le Verbe s’est fait chair” (Jn 1,14). Le Verbe, c’est-à-dire la Parole de Dieu ; et Jean va plus loin, ouvrant son évangile par ces mots : “Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu” (Jn 1,1). L’enfant de la crèche ne parle pas encore, puisqu’il vient de naître ; mais en lui, toute la Parole de Dieu nous est donnée, a rejoint notre chair, c’est-à-dire notre vie la plus intime. Cette Parole de Dieu qu’il est en plénitude, nous la recevrons, si nous le voulons, et nous en vivrons ; plus exactement, c’est elle qui nous fera vivre, c’est elle qui nous fera naître à notre vraie humanité, comme l’écrit encore saint Jean : “Ils ne sont pas nés du sang, ni d’une volonté charnelle (…) : ils sont nés de Dieu” (Jn 1,13). La Parole totalement donnée en Jésus enfant nous enfante à notre vraie vie. Sa Parole prend chair en nous.

Les évangiles montrent ensuite les bergers retournant aux champs, et bientôt les mages, rentrant chez eux par un autre chemin. Joseph et Marie repartiront en Galilée, après, selon Matthieu, un temps d’exil en Égypte pour fuir les menaces du roi Hérode. Que devient l’enfant Jésus ? Il se déplace, il bouge, grandit et se fortifie, note saint Luc, “rempli de sagesse et la grâce de Dieu était avec lui” (Lc 2,40). Saint Jean s’exprime plus sobrement : “Il a habité parmi nous” (Jn 1,14), littéralement, en grec, “il a dressé sa tente en nous”. Il ne s’agira pas pour Jésus de parcourir la terre, d’aller à gauche et à droite, en marathonien de Dieu ; il ne s’agira pas seulement de se trouver “parmi” les hommes, partageant leurs conditions de vie dans la proximité, avec beaucoup de compassion. Il s’agira bien mieux de “dresser sa tente”, c’est-à-dire de “demeurer”, d’habiter réellement, par sa présence, nos existences humaines, nos vies personnelles, notre nature la plus profonde et intime. Non seulement Dieu “parmi nous” pour un temps (trente-trois ans de la vie de Jésus, dit la Tradition), mais bien, désormais, “en nous”, pour toujours. Et Jean d’ajouter alors : “À tous ceux qui l’ont reçu, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu” (Jn 1,12). Carrément ! Devenir, librement, si je le désire, devenir enfant de Dieu. L’Église déploiera les modalités concrètes de ce “devenir enfant de Dieu”, grâce aux sacrements, à la vie de prière, à la communion fraternelle… mais tout est déjà livré, accompli, offert en ce jour de Noël : en adorant l’enfant Jésus, je consens, librement, à devenir moi-même l’enfant de Dieu, j’accepte de naître à une vie nouvelle, d’être enfanté en Dieu.

Dans la nuit de Noël, une lumière a brillé : c’était une étoile guidant les bergers, c’était le visage rayonnant d’un enfant nouveau-né, c’était la gloire lumineuse d’un chœur angélique.

Au matin de Noël, dans la lumière du jour, brille davantage encore la beauté de l’évangile : c’est la lumière d’un mystère qui dépasse ma compréhension, qui concerne chaque chose en ce monde et s’étend aux dimensions de l’univers. C’est la lumière d’un Dieu qui se fait chair, Parole promise et tenue, venue en l’homme pour demeurer et habiter sa vie. Une Parole qui se donne à qui veut bien l’accueillir et la recevoir, cadeau de Noël, unique présent de Dieu à ses enfants. Présent unique que Dieu me fait : merci, mon Seigneur et mon Dieu !

Joyeuse et lumineuse fête de Noël !

chanoine Joël Rochette